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Vers des villes sans mégots : les approches gagnantes

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La quantité de déchets urbains varie énormément à travers le monde, d'où une variété d'approches possibles pour réduire la présence de mégots dans l'espace public.

La quantité de déchets urbains varie énormément à travers le monde, d'où une variété d'approches possibles pour s'attaquer au problème. Cet article Clean City Lab présente des approches de lutte contre le « littering » et leurs résultats dans plusieurs villes européennes et met en évidence certains principes et bonnes pratiques à considérer lors du déploiement de telles démarches.

Pourquoi le "littering" des cigarettes est un problème sérieux

Le geste banal de jeter son mégot de cigarette ne donne pas le sentiment de porter atteinte à la propreté de l'espace public ou à l'environnement. Et pourtant. Une analyse sur le destin des cigarettes abandonnées montre qu'il s'agit du déchet le plus abondamment rencontré dans l'environnement au monde. L'Université de Côte d'Azur estime à 300 milliards le nombre de mégots jetés annuellement en Europe, dont 12 milliards vont finir dans les océans. Le flux principal provient des mégots jetés dans les villes, qui vont rejoindre l'environnement aquatique au travers des circuits urbains de collecte des eaux.

Or, ce déchet vit longtemps. Le filtre des cigarettes est composé d'acétate de cellulose, un bioplastique obtenu à partir des fibres naturelles de cellulose. La plupart des mégots sont récupérés par des cendriers ou corbeilles et traités avec le reste des déchets. Cependant, les mégots qui finissent dans la nature mettent plusieurs années à se dégrader, avec le risque d'être ingérés par la faune.

Combien de mégots finissent dans l'environnement ?

En ville, même si leur présence ne pèse que faiblement sur la perception de propreté par les usagers, les mégots font partie des déchets les plus nombreux de l'espace urbain. A partir des relevés au centre-ville extrapolés sur l'ensemble de son territoire, la ville de Genève a estimé entre 200'000 et 500'000 le nombre de mégots jetés quotidiennement, ce qui représente entre 1 et 2,5 mégots par résident, par jour et correspond à 40 à 100 kg de déchets. En fonction de la fréquence et de la qualité du nettoiement, ces mégots vont s'accumuler dans l'espace urbain. A Genève, nous avons mesuré entre 50 et 100 mégots par km de trottoir (pour 30 papiers et 5 canettes). Litterati a compté manuellement une densité d'un mégot par m2 dans 25 zones très fréquentées d'une capitale européenne, où ces déchets représentaient 80% des déchets urbains en quantité, et 40% en volume. En France, l'AVPU (Association des Villes pour la Propreté Urbaine) dénombre en moyenne une concentration de hot spots (10 mégots sur 10 m2) tous les 210 m pour un trottoir standard de 2,50 m de large, soit un ratio de 0,19 pour 100 m2 de trottoir.

Les mégots, au même titre que les déchets encombrants ou les déjections canines, sont considérés par les responsables de voirie comme les problèmes les plus graves de la propreté urbaine. De nombreuses villes ont mis en œuvre des plans d'action conséquents, que nous allons présenter ci-dessous, pour enrayer ce véritable fléau.

Des villes sans mégots offrent un cadre de vie plus sain aux habitants et préservent l'environnement. Un changement d'attitude et de normes sociales est nécessaire et prendra du temps. Nous allons analyser les leviers d'actions dont disposent déjà les services de propreté urbaine et verrons qu'une analyse des zones critiques et une intervention ciblée, comme l'amélioration de l'efficacité des corbeilles et des cendriers, conduisent à des résultats mesurables.

Culture, contexte et conséquence : comprendre le comportement à l'origine du littering des mégots

Plusieurs études ont cherché à comprendre les attitudes et comportements à l'origine du littering des mégots. Il semble que les normes sociales jouent un rôle important et que les fumeurs ne soient pas vraiment conscients des conséquences de leur geste. Certaines personnes semblent aussi réticentes à jeter leurs mégots dans les corbeilles de rue, par peur d'un incendie.

Ces attitudes et comportements ne sont pas figés : ils vont changer selon la situation. Les organisations Litterati, Carto et Cortexia ont créé un consortium pour mesurer de manière objective les progrès d'un fabricant de cigarettes qui s'est engagé à réduire de moitié le littering de ses produits, d'ici 2025. Dans un projet pilote avec Lisbonne, capitale verte Européenne 2020, les quantités de mégots ont été relevés sur l'ensemble de la ville. Ces informations ont ensuite été croisées avec les caractéristiques démographiques et économiques locales.

Les plus fortes concentrations de mégots ont été trouvées dans les zones avec un taux de chômage important, ainsi que sur les sites fréquentés principalement par des non-résidents (lieux touristiques et bureaux). Il est possible que ces personnes se sentent moins concernées par le respect de la propreté d'un lieu où ils n'habitent pas (une personne en vacances ne se comporte pas toujours comme chez elle). Cette population recourt également beaucoup aux transports publics et doit attendre aux arrêts. Les zones résidentielles ont également une concentration de mégots importante, il n'a pas été vérifié si celle-ci provenait de la fréquence de nettoiement ou de la négligence des résidents. A contrario, peu de mégots ont été mesurés dans les zones commerçantes de Lisbonne.

Des différences de comportements selon les quartiers ont aussi été observés à Paris, concernant l'usage conforme des cendriers. Ce sont dans les quartiers résidentiels et festifs que les mauvais gestes sont le plus fréquents. Dans les trois quarts des cas, ils sont le fait des hommes.

La propreté du lieu influence également le comportement. Les endroits sales, au contraire, lorsqu'il y par exemples des corbeilles débordantes ou la présence de déchets encombrants, relativisent pour le fumeur le geste « d'y ajouter » son mégot. En revanche, un environnement urbain propre constitue le premier jalon d'un cercle vertueux.

Les moyens d'actions à disposition des villes

L'approche des « 3 E » propose une vue synthétique des démarches entreprises par les villes pour maîtriser le problème des mégots : « Educate, Enable, Enforce ». Il s'agit de mettre en place le cadre et les actions afin d'éviter que les mégots ne finissent sur la chaussée. La ville de Mulhouse s'est engagée sur un projet de plusieurs années qui illustre la palette des actions possibles :

Nudges et amendes

Le nudge, ou « coup de pouce », est une technique pour changer des comportements par des incitations, sans contrainte ni obligation. Le nudge agit sur la partie irrationnelle de la décision, souvent de manière ludique. Les cendriers, testés d'abord à Londres, qui permettent de voter pour son équipe de foot préférée, constituent l'un des exemples les plus connus dans le domaine de la propreté.

La question des amendes est la plus controversée dans la presse. Les amendes pour le littering des cigarettes deviennent courantes en Europe, et varient de quelques dizaines à plus de 100 euros selon les villes. A Mulhouse, l'application du cadre réglementaire permet aux agents de la tranquillité publique, en plus des agents de police, de distribuer des amendes. Cela représente une cinquantaine par an, ces trois dernières années.

Stéphanie Libois, responsable de la propreté de l'agglomération de Mulhouse : « nous n'avons pas d'éléments chiffrés, mais nos équipes de terrain constatent que globalement la situation s'est améliorée. Une personne prise en train de jeter un mégot sait qu'elle n'a pas le droit de le faire. Elle n'a plus d'excuse, il y a suffisamment de cendriers. Les agents de la tranquillité publique contribuent à renforcer la norme sociale ».

Un matériel urbain performant (« Enable » de l'approche 3 E) est une condition nécessaire à disposition des voiries qui a prouvé son efficacité.

Amélioration de l'efficacité du mobilier urbain et nudges

La ville de Paris et la société Plastic Omnium ont conduit une large étude sur l'efficacité des corbeilles de rue. Les gestes des passants ont été observés pendant 80 heures sur 10 sites. Selon Laurent Dalibon, un des auteurs de l'étude : « dans l'ensemble et contrairement à une idée reçue, les corbeilles sont utilisées correctement, puisque 75% des gestes sont conformes. Néanmoins, la grande majorité des gestes non conformes (75%) concerne les mégots. Dans l'espace public, 6 mégots sur 10 sont jetés au sol. » Dans tout le pays, l'étude OpinionWay pour Mission Mégots réalisée en juillet 2020 a révélé qu'environ 12 % de tous les mégots de cigarettes sont jetées au sol de manière inappropriée, ce qui représente environ 7,7 milliards de mégots, soit 1'500 tonnes de filtres en plastique.

Deux facteurs permettent d'améliorer l'efficacité des corbeilles. D'une part, des nudges ont permis de réduire de moitié les usages non conformes (relevé durant les trois semaines qui ont suivi l'installation du nudge). D'autre part, la fonction de l'éteignoir et la manière de traiter le mégot doivent être comprises instantanément par l'usager (particulièrement s'il faut éteindre puis jeter le mégot dans le sac de la corbeille).

Dans une étude menée avec la ville de Genève dans le cadre du Clean City Lab, nous avons testé deux types de corbeilles. Sur le modèle en vigueur, une tôle horizontale tient lieu d'éteignoir ; le fumeur doit jeter son mégot, une fois éteint, dans le sac plastique. En pratique, la plupart des fumeurs laissent leur mégot sur l'éteignoir. Le nouveau modèle conçu par la voirie est caréné et muni d'un éteignoir bien plus visible sur le sommet de la corbeille, qui donne directement sur un tiroir de récupération.

Dans des conditions analogues, la nouvelle corbeille a permis de réduire de moitié le nombre de déchets au sol (pour les mégots ainsi que pour les autres déchets).

Agir de manière ciblée

Les causes du littering varient selon les endroits ; on peut s'attendre à ce qu'il en soit de même pour les niveaux de salissures, ce que confirment les statistiques de l'AVPU. Logiquement, les actions à entreprendre devraient être adaptées aux circonstances (lieux et causes).

La ville de Montreux dispose de corbeilles de rue sans cendriers. Selon Patrick Aubort, chef du service de la voirie et des espaces verts : « nos élus se font régulièrement aborder sur la question des mégots. Nous avons cherché à mieux comprendre le problème. Une cartographie des mégots sur toute la commune a montré qu'en fait, il y avait moins de 5% des rues et places concernées. Au lieu d'équiper les 900 corbeilles de la commune avec des cendriers, nous nous sommes concentrés sur les 200 dans ces zones critiques. Résultats : moins de mégots au sol, moins d'investissements et moins d'entretien. »

Dans sa campagne « Petit Voyou », la ville de Genève a mis en place une approche innovante. Dans un premier temps, elle a cartographié l'ensemble de la ville et identifié les zones à forte concentration de mégots (hot spots). Puis elle en a cherché les causes, par des analyses de terrain et des interviews d'usagers. Elle a ainsi adapté ses moyens d'actions à la cause identifiée localement : sensibilisation, médiation par l'Association de Sauvegarde du Léman (ASL), distribution de cendriers de poche, ajout de cendriers dans des endroits visibles, etc.

Comme le montre le projet pilote réalisé à Lisbonne depuis, les corrélations avec les données démographiques facilitent la compréhension des causes et permettent des actions plus ciblées. Il serait possible par exemple d'agir sur la désinvolture des touristes par des actions dans des lieux dédiés, comme les offices de tourisme, par exemple.

Identifier et comprendre la présence des « hot spots » est donc une condition préalable fondamentale pour déployer des mesures anti-littering de manière coordonnée et efficace.

Préserver l'environnement

Trop de mégots de cigarettes finissent chaque année dans les rivières, les lacs et les océans. Les villes sont la source majeure de pollution marine due aux filtres à cigarettes. Des villes plus propres réduiront considérablement le rejet de mégots vers les cours d'eau. Les campagnes anti-littering, les actions présentées ci-dessus et un nettoyage efficace sont donc très importants.

Il reste néanmoins le problème du mégot jeté directement dans le caniveau. Mauro Lorenzi, chef de la « voirie ville propre » de la ville de Genève, commente les enseignements tirés de la campagne « Petit Voyou » : « Nous nous sommes rendu compte que les usagers pensaient bien faire lorsqu'ils jetaient leurs mégots dans les bouches de caniveaux. Ils n'avaient pas conscience que leur mégot partait ainsi vers le lac. Nous avons donc placé des messages sur les grilles. »

Cette forme de communication avait déjà a été mise en place dans d'autres villes, comme Cannes ou Nice, par exemple.

Souvent, les campagnes de sensibilisation adressées aux fumeurs mettent l'accent sur la capacité de nuisance des cigarettes (quantité d'eau polluée par un mégot). Il est étonnant qu'elles ne fassent pas davantage le lien entre le geste de jeter son mégot à l'égout et le fait que cela condamne ce déchet à finir directement dans la nature, allant polluer les océans. C'est souvent de cela dont les usagers n'ont pas conscience.

Une meilleure sensibilisation environnementale pourrait être un moteur de renforcement des normes sociales.

Vers des villes sans mégots ?

La prise de conscience de la gravité du problème des mégots jetés dans les rues est en cours, sous l'action des associations de préservation de l'environnement. La Communauté Européenne a intégré ce déchet dans sa directive sur les plastiques à usage unique. Les Etats, ainsi que les producteurs de cigarettes, se mobilisent. Cette attention nouvelle va faire évoluer les comportements et réduire le flux de mégots vers la nature. Les progrès devront être mesurés et pilotés, afin de s'assurer d'une parfaite concordance entre les moyens et les résultats.

Dans les villes, la participation de tous les acteurs concernés est indispensable : « le changement de normes sociales demande une démarche globale avec les prescripteurs : bureaux de tabac, commerçants, cafetiers, entreprises dont les employés fument dehors » souligne Hervé Guillaume, secrétaire général de l'AVPU.

Le rôle primordial des voiries et de la propreté urbaine se trouvera renforcé : il s'agira d'identifier les zones critiques, de comprendre leur problématique spécifique, afin d'agir de manière ciblée. La cartographie des concentrations de mégots offre une approche inédite pour augmenter l'efficacité des actions engagées et réduire leurs coûts.

Des actions localisées et une infrastructure adéquate, en particulier des cendriers bien conçus et visibles sont des approches simples dont l'efficacité a été mesurée.

Il est démontré que des corbeilles ou cendriers bien placés, visibles, avec des éteignoirs dont la fonction est évidente et qui ne laissent pas retomber les mégots, réduisent les déchets au sol au moins de moitié. Les nudges ont aussi un effet mesurable sur la quantité des mégots aux alentours des corbeilles, même s'il manque encore des données quantifiées pour confirmer si ces gains s'inscrivent dans la durée.

Il faut en parallèle sensibiliser les fumeurs au fait que les grilles d'évacuation des eaux ne sont pas des cendriers, ce qui peut être fait en utilisant le matériel urbain dans une communication créative et ludique.

De nombreuses actions ont été engagées aujourd'hui par les villes. Cependant, leur efficacité n'a été documentée que dans de rares cas. Le risque est de multiplier ces actions, sans s'assurer qu'elles portent réellement leurs fruits et qu'elles diminuent effectivement le nombre de déchets finissant dans l'environnement.

Nous préconisons de mesurer systématiquement les résultats par une mesure objective de la propreté. Ceci permettrait aussi de sélectionner et partager les meilleures pratiques. Les villes deviendraient ainsi, à moindre coût, des espaces de vie propres, plus faciles à nettoyer, libérant l'environnement du poids de ces déchets issus de la négligence et des comportements humains inadaptés.

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