Clean City Lab

La corbeille de rue, un potentiel encore inexploité

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Faut-il nettoyer plus pour avoir une ville propre ? Agir sur les sources de salissure est souvent plus efficace qu'augmenter les fréquences de passage.

Faut-il nettoyer plus pour avoir une ville propre ? Cela n'est pas nécessaire : salir moins - autrement dit agir sur la prévention - est un levier d'action qui a fait ses preuves. Et dans la prévention, c'est le mobilier urbain qui joue le rôle principal. Dans une étude exhaustive sur les caractéristiques, les causes et la prévention du littering, le Dr Rebekka Gerlach, le Prof. Dr. Reinhard Beyer et le Prof. Elke van der Meer (2018) confirment que les corbeilles de rue sont le moyen le plus efficace pour lutter contre les déchets abandonnés (1).

Jeter ses déchets dans les corbeilles prévues à cet effet préserve la qualité de l'environnement en général et de l'environnement urbain en particulier. Un déchet éliminé proprement n'est plus à collecter par les services de nettoiement de la ville, ce qui réduit aussi significativement les coûts de maintien de la propreté urbaine, et donc la charge sur les contribuables.

Il faut donc agir, en premier lieu, sur les comportements, ce qui est précisément le rôle de la prévention. Celle-ci peut s'appuyer sur des motivations intrinsèques, dont la puissance est encore sous-estimée. L'équipe de l'université Humboldt ZU de Berlin a mesuré (par les réactions pupillaires) la charge émotionnelle que provoque le fait d'abandonner son déchet dans l'espace public. Dr Rebekka Gerlach souligne : « Contrairement à ce que pensaient les experts jusque-là, cette infraction apparemment bégnine déclenche une réaction importante chez son auteur. Violer les normes sociales ou nos valeurs provoque un sentiment d'injustice prononcé. Cela pourrait être utilisé comme moteur pour des changements de comportements et confirme le potentiel des actions de prévention ».

Les corbeilles de rue jouent un rôle particulièrement incitatif dans la prévention, mais pour lequel il n'existe pas de recette « taille unique ». En effet, ajouter des corbeilles à chaque coin de rue sans discernement ne suffit pas à améliorer la propreté. Au contraire, plusieurs villes ont constaté qu'une quantité de corbeilles plus faible donnait de meilleurs résultats lorsque certaines conditions sont remplies (notamment leur positionnement dans les « points chauds », le type et l'état du matériel, la qualité de la communication, etc.).

Dans cet article, nous allons utiliser les expériences de certaines villes, ainsi que celles menées dans le cadre du Geneva Clean City Lab, pour faire émerger une démarche qui améliore significativement l'efficacité des corbeilles de rue, avec pour résultats une ville plus propre et une économie de ressources.

Esthétique urbaine ou efficacité des corbeilles

En Europe, les corbeilles de rue font partie du mobilier urbain usuel. Pourtant, leur intégration dans l'architecture varie fortement d'une ville à l'autre. Telle ville touristique, par exemple, cherchera à les dissimuler, pour éviter d'enlaidir ses places. Pour que les corbeilles remplissent leur rôle, il faut toutefois qu'elles soient visibles, propres, engageantes, qu'elles ne débordent pas et que leur fonction soit bien comprise.

A Cologne, l'équipe de l'université de Humboldt a caractérisé l'impact de la visibilité de la corbeille sur le niveau de propreté, mesuré par un index de propreté DSQS de 0 (propre) à 30 (sale) (2). Le fait d'ajouter une bande de couleur pour rendre les corbeilles plus visibles a amélioré de plus d'un point l'indice de propreté (de 9,7 à 8,6). Le renforcement du message par des affiches a encore amélioré le niveau de propreté (DSQS de 7,4). La ville d'Annemasse en France a répliqué cette expérience avec des corbeilles de couleurs vives. Bien que l'effet n'ait pas été mesuré quantitativement, les services de propreté ont observé une diminution de la quantité de papier, de canettes et de mégots sur le sol et une augmentation dans les corbeilles (3).

Dans un précédent article (4), nous avions montré par une expérience du Geneva Clean City Lab que des corbeilles plus visibles et dont la fonction cendrier était plus évidente permettait de réduire de moitié la quantité de déchets au sol. Cette amélioration du niveau de propreté peut aussi se traduire en gain de temps pour l'entretien des corbeilles. Ainsi, le temps nécessaire à nettoyer les arrêts de trams où ces corbeilles ont été installées est passé de 7 à 4 minutes. Cette caractérisation de l'effort d'entretien des arrêts de transports publics a mis en évidence des potentiels d'amélioration de l'ergonomie des corbeilles, qui ont été modifiées en conséquence pour rendre le travail de l'agent plus simple et les changements de sac plus rapides. Le temps d'entretien par arrêt est ainsi passé à 3 minutes, soit plus de 50% d'économie pour un travail moins pénible.

D'autres potentiels d'amélioration ont été identifiés mais pas encore réalisés : i) le système de fixation des corbeilles au sol par des boulons rend le nettoiement autour de la corbeille difficile d'accès, ii) des coulures difficiles à nettoyer peuvent apparaître lorsque le sac est endommagé.

Il est donc important de tenir compte, dans le choix du matériel, de son intégration dans l'architecture urbaine, de l'efficacité de sa fonction, de son ergonomie et de son entretien. Des tests à petite échelle permettent de lever ces problèmes avant un déploiement plus large du matériel. La caractérisation des quantités de déchets et du temps nécessaire à l'entretien permettent des faire des choix éclairés.

Quel nombre optimal de poubelles dans une ville ?

Le référentiel de l'AVPU (Association des Villes pour la Propreté Urbaine) rapporte que la France compte en moyenne une corbeille pour 135 habitants. Ce chiffre varie de 30 à 300 sur l'échantillon de 51 villes sondées (5). Un homologue allemand, le VKU (Verband Kommunaler Unternehmen) relève la présence d'une poubelle pour 129 habitants (6).

Certaines collectivités font le choix d'ajouter toujours plus de corbeilles, pour « rendre l'espace public plus propre ». Une enquête menée par Meslard-Hayot et Moreau dans 20 villes françaises en 2019 montre que sur ces 20 villes, la moitié envisageait de renforcer leur réseau de corbeilles de rue en installant de nouvelles poubelles publiques. Par exemple, la ville de Nice est passée de 1 800 à 4 200 poubelles entre 2008 et 2016 (7 et 8).

Or, l'augmentation du nombre de corbeilles ne conduit pas forcément à une diminution des déchets au sol. Selon Laurent Calatayud, responsable de la propreté de Nice : « après avoir remis à niveau le parc de corbeilles de propreté, nous abordons désormais la question différemment. En effet, il convient de considérer la corbeille comme un mobilier intégré dans un espace urbain partagé. Avec notre Observatoire de la Propreté et du Développement Durable, nous mesurons les quantités de déchets au sol pour analyser si l'emplacement de la corbeille est bien adapté et si elle remplit bien son rôle. Nous constatons ainsi que dans de nombreux secteurs, en les positionnant mieux, nous pouvons réduire leur nombre tout en préservant un niveau de propreté équivalent, voire dans quelques cas plus élevé ». Cette approche a été favorisée par certaines villes françaises comme Vieux-Boucaud, Rennes, Cherbourg, Le Porge, Saint-Hilaire-de-Riez ou Nevers. Selon Jean-Pierre Auge, directeur des opérations à Nevers, cité dans l'étude (7) : "la multiplication des poubelles n'est d'ailleurs pas une garantie de plus grande propreté. Avec une moitié de moins et une meilleure volonté, et avec plus de pédagogie, nous ferons mieux".

Comme nous l'avons vu, des corbeilles visibles et bien placées sont bien plus efficaces. Il est donc difficile de déterminer une quantité par habitant optimale sans une mesure du niveau de propreté. Ce que propose Laurent Calatayud de Nice est de déterminer les quantités et positions de corbeilles selon le niveau de salissement mesuré dans la rue. Cette démarche de placer le mobilier urbain selon le niveau de propreté mesuré localement a déjà porté ses fruits dans le cas des cendriers pour la ville de Montreux (4). Franck Volpi, adjoint au service de propreté de la ville de Genève, renchérit : « avec le Clean City Lab, nous avons pu démontrer que les nouvelles corbeilles que nous avons conçues étaient deux fois plus efficaces que les précédentes. Nous allons remplacer progressivement le parc actuel de 2'000 corbeilles, en accompagnant ce changement avec la mesure du niveau de propreté. Notre objectif est ainsi de réduire leur nombre d'un tiers ».

Certaines zones critiques demandent une démarche dédiée. Les zones de collecte de déchets ménagers, en France les « points d'apport volontaires » ou les poubelles qui débordent fréquemment sont des « points chauds » qui semblent provoquer les mauvais comportements et attirer les déchets sauvages ou le littering. Il faut dans ce cas revoir le concept de la zone afin qu'elle puisse absorber les déchets à collecter et éviter un effet d'accumulation.

Comment une meilleure gestion des déchets permet de réduire les besoins en ressources

Les corbeilles permettent d'améliorer significativement la propreté des rues. Pour être efficaces, elles doivent être maintenues propres et ne pas déborder. Leur entretien ainsi que leur vidage mobilisent du personnel, ainsi que des véhicules, et représentent des coûts importants pour la collectivité (même s'ils restent inférieurs à ceux du nettoiement). Ainsi, les coûts d'investissement et de maintenance peuvent être sensiblement diminués en réduisant le nombre de corbeilles, pour un niveau de propreté équivalent, voire meilleur.

Le Clean City Lab s'est intéressé au potentiel d'optimisation des tournées de vidage des corbeilles. Pour cela, nous avons développé une application pour smartphone qui permet à l'agent de saisir le taux de remplissage des poubelles, d'indiquer si le sac est changé et de signaler tout problème en prenant des photos (ce sont ces photos qui ont confirmé l'importance de traiter les « points chauds » spécifiquement). Nous avons réalisé dix jours de mesure sur le secteur de l'expérimentation (quartier de Louis-Favre à Genève). Le taux de remplissage moyen mesuré des corbeilles était de 40%. Les agents changent presque systématiquement les sacs lors de leur passage. Seuls 15% des sacs changés étaient remplis à plus de 50%.

Les résultats de cette étude montrent qu'il est possible de faire des économies substantielles sur la gestion du parc de corbeilles. Tout d'abord, changer uniquement les sacs au moins à moitié remplis permettrait de diviser le nombre de changements par six et d'économiser chaque année des dizaines de milliers de sacs plastiques. L'optimisation des tournées à partir de l'historique des relevés économiserait également des ressources en personnel et en machine. Sur ce secteur, le potentiel a été estimé à 85 % d'économies (nota bene : Ces changements ont été repoussée après l'introduction des nouvelles corbeilles de rue et nous publierons les résultats lorsqu'ils seront disponibles).

Une démarche pour améliorer l'efficience des corbeilles

Les expériences précédentes permettent de faire émerger des étapes dans la disposition des corbeilles de rue afin d'optimiser leur impact sur la propreté, les coûts d'investissements et d'entretien. Plutôt qu'une recette, nous proposons une démarche basée sur l'expérimentation et la mesure sur des cas représentatifs avant de passer à l'échelle de la ville.

Cette expérience acquise sur le terrain a donné des résultats quantifiés, révélant le potentiel d'amélioration. La démarche est aisément reproductible et conduirait sans doute à des améliorations tout aussi conséquentes, dans d'autres contextes.

Vers des villes plus propres et plus durables

Les études et expériences de terrain, comme celle menée dans le cadre du Geneva Clean City Lab, convergent vers un constat : disposé et utilisé adéquatement, le mobilier urbain (et notamment les poubelles de rue) joue ce rôle prépondérant dans le maintien de la propreté des villes, offrant un soutien précieux aux actions de prévention. En incitant les usagers à adopter les comportements attendus, les corbeilles de rue engagent un cercle vertueux favorisant un bon niveau de propreté tout en diminuant les coûts liés à la collecte des déchets.

Inutile toutefois d'espérer améliorer la propreté en multipliant les poubelles et, d'autant, les dépenses liées à leur maintien. Plus que le nombre, c'est l'efficacité des corbeilles qui compte : leur performance à répondre au bon comportement des usagers, leur intégration dans l'espace urbain, leur ergonomie et leur entretien. Ensuite il faut les disposer aux bons endroits et savoir quels « points chauds » doivent être traités de manière spécifique au sein de la ville.

Il est important de pouvoir démontrer que le niveau de propreté est réellement amélioré, grâce au bon comportement des utilisateurs, soutenu par un usage raisonné et véritablement efficace du matériel urbain. La mesure de la propreté permet d'identifier les emplacements optimaux, de quantifier objectivement la performance du mobilier, en vérifiant si le niveau de propreté a été amélioré ; et, lorsque ce n'est pas le cas, d'apporter des corrections.

Une diminution des corbeilles réduit les investissements dans le mobilier urbain, ainsi que les frais de fonctionnement liés à leur maintien, ce qui récompense également les usagers. L'optimisation des tournées offre aussi des potentiels d'améliorations – comme cela est perceptible dans l'expérience menée dans le cadre du Geneva Clean City Lab. Les données récoltées par une simple application permettent de diminuer substantiellement la consommation de sacs plastiques, ainsi que le temps des tournées de vidage, épargnant ainsi des nuisances pour l'environnement, pour le personnel de voirie et pour les usagers.

Une gestion optimale des corbeilles de rue est estimable à tous niveaux : elle permet d'engager une dynamique vertueuse, préservant à la fois les ressources, les porte-monnaie et le sentiment d'estime de soi chez tous les usagers des espaces publics urbains.

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